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Mama Aloko
Propos du Réalisateur (version longue)

Monsieur ODOUTAN, déjà notre troisième rencontre en moins de deux ans. Et déjà trois films. Et le quatrième, LA VALSE DES GROS DERRIERES, d’après les ragots, est déjà en boîte...
Jean ODOUTAN : Pour moi, tourner est une nécessité. Au lieu de payer un psy pour me lancer dans des analyses abracadabrantesques qui ne résolvent jamais les tracas quotidiens, je me fais ma thérapie par le biais d’histoires délirantes de type négroïde. Ce n’est pas mon inconscient qui travaille mais mon sourd-conscient qui cause. Et y’en a des choses à dire…

Où trouve-t-on l’énergie pour pondre autant de films en si peu de temps ?
Jean ODOUTAN : Il faut aimer la vie, la prendre avec philosophie.

Votre cinéma se radicalise. Sont-ce les conséquences de la philosophie de la vie ?
Jean ODOUTAN : En effet, mon cinéma doit se radicaliser, c'est ce que prétendent les exégètes du 7ème bazar. Sûrement mon humeur du moment, et les vicissitudes de l’existence.

Parlez-nous des personnages, des comédiens et surtout de votre actrice fétiche, la Congolaise Laurentine MILEBO.
Jean ODOUTAN : La caractérisation s’est étoffée tout au long de la préparation et les personnages ont réellement pris corps avec toute leur charge émotionnelle pendant le tournage. Quant à Madame MILEBO, elle traversait une période à la fois de bonheur et de malheur. Son Jules de 20 balais avait débarqué du Bénin. Sa présence sur le tournage la ravissait et la perturbait. Elle a aussi perdu un être cher, et ça l’a accablée. J'avais prévu un découpage avec de longs plans séquences qui frisaient la chorégraphie, je ne lui facilitais donc pas la tâche. Il a fallu trouver un vicieux équilibre pour jouer le fin psychologue et ne pas la heurter quand les choses n’allaient pas, et risquaient de tourner au vinaigre. Et pour des raisons budgétaires, je m’étais imposé deux seules prises par plan, quel que soit le résultat, alors son jeu donne ce qu’on voit à l’écran : de la rage, de la fragilité, de l’émotion, de l’amour… En un mot du ravissement à l’extrême, à l’état brut. Idem pour les jeunes lascars qui interprètent les pupilles de la DDASS. Vous savez, on rigole pas toujours sur mes tournages. Et ici, c’était pire. Tout le monde était nerveux. Même moi, le roi de la maîtrise de l’ego, je me suis vu pousser quelques gueulantes. Quelle honte !

Les décors : Parlez-nous de Belleville, de la rue Sainte Marthe, et de la place du même nom.
Jean ODOUTAN : Le choix du décor naturel a rendu le tournage dur et éprouvant aussi bien techniquement qu’artistiquement. L’aspect sordide de certains recoins a contribué à fomenter une ambiance tendue sur le plateau et à rendre nos conditions de travail rudes. On ne s’est pas retrouvé dans la rue Sainte Marthe par hasard. Ce Sentier amélioré, d’aspect village béninois éloigné, correspondait au décor coloré que j’avais dans la tempête de mon crâne, et la faune melting-pot qui s’y prélassait me séduisait. Moi, Belleville, vous savez, je ne suis pas un galérien de ce fief de l’hexagone. Paname est gigantesque et Belleville n’en est qu’un pan. Ramener la culture négropolitaine à Belleville ou à Barbès, c’est méconnaître la face mazoutée et sa petite culture naissante.
Moi, à 18-19 balais, c’était plutôt les Halles, quand ce délicieux quartier était encore sauvage. D’un côté, il y avait les skinheads assimilés punks et new wave, sniffeurs de coke, de colle et autres trucs hallucinogènes au label scientifique non encore homologué. De l’autre, on dénombrait une pépinière de rastas aux gigantesques ghetto-blasters assourdissants qui crachaient 24/24 du Toots and Maytals et du Alpha Blondy pompeux. Ces pseudo Bob Marley à la dérive gonflaient les méninges avec leur philosophie case-sur-pilotis qu’ils bombardaient à la manière slamer. Ils étaient catalogués gros dealers, fournisseurs des crânes rasés. Mais, chose bizarre, malgré le traficotage de drogue qui aurait pu les rapprocher, ces deux catégories de rebelles de l’époque ne se côtoyaient pas.
Enfin, pour revenir au film, toujours sous le signe de l’humour, on retrouve, à des degrés divers, les travers de ces deux communautés de génération perdue dans un décor de type B.D…
Ce qu’il y avait de drôle, et de rageant après coup, dans cette rue Sainte Marthe, c’était les frangins du nord du continent nègre. Ils me rassassaient des discours chaleureux : « Ouech, refrè ! Tire sur le splif. T’es le welcome dans le fief couscous-merguez. On va t’accueillir tous les jours avec le thé à la menthe-ganja et jamais tu vas oublier ». En effet, j’ai pas oublié. L’accueil des squales de ce fief était des plus pittoresques. Tous les matins, quand je lançais le premier moteur, c’était Didi de Khaled qui me répondait du cinquième ou sixième étage, et voici que je t’envoie les décibels pour t’informer que j’ai réussi dans le pays du toubab, pardon du Babylone. Les grosses insultes parsemées d’Allah pleuvaient de façon torrentielle. Des baffes giclaient pour rien, histoire de marquer son territoire et d’exprimer sa virilité mal placée. Les rackets, les fauches et autres attaques à main armée indescriptibles étaient notre lot quotidien dans ce quartier au doux nom de QDM - Quartier De la Mort. Même la poulaga n’osait pas venir caquetter du bec. Elle nous demandait ce que nous étions venus foutre dans ce poulailler marécageux. Les tournages de nuit étaient bibliques. La régie foutait le camp à une vitesse grand V. Les squales du secteur dévoraient notre bouffaille, nous balançaient les pommes en guise de remerciement. Des marmites de couscous, des godasses et des bouts de bois débarquaient sans raison du 5ème ou 6ème. Les conflits entre voisins de palier faisaient rage. Ceux qui nous défendaient étaient considérés comme des traîtres et on s’entre’déchirait. Enfin c’était gai. DE LA JOIE ! Les techniciennes, de gentilles banlieusardes de Neuilly sur Seine, Auteuil ou Passy fermaient leur gueule, travaillaient sous la garde des plus coriaces et rentraient chez papa-maman ou chez chéri le ventre affamé, des cauchemars plein le ciboulot avec la ferme intention de ne plus jamais revenir. Le lendemain, enfin deux heures plus tard, elles revenaient pour prouver qu'elles n'étaient pas des poltronnes. Moi, chaque soir, dans mon fief du 45 rdlc, j'essaie de remonter le moral aux plus assommés. Et puis, et puis, et puis… et tous les jours, c’est le même cinéma.
Le comble, c’est quand les lascars se tiennent à 10 devant le décor, montre en main, et nous donnent l’autorisation de faire tel ou tel plan en 2 ou 3 minutes. Et nous n’avons droit qu’à une prise. Un « coupez » à peine prononcé, Marvin Gaye ou James Brown nous déchirent les tympans. Normal. Nous sommes dans un bled de branchitude. On croit rêver. On se demande si on est en France, pays des droits de l’homo-sapiens. Eh, ben, si. Nous sommes dans un grand pays démocratique où nos impôts sont sensés obtenir de la flicaille qu’elle veille un minimum sur nous. « … Enfin, tout ça n’était que le tournage de film d’un nègre qui vient plutôt se la jouer, foutre le bordel dans le quartier… » dixit une poulaga de la rue.

Parlez-nous du traitement du film. Pourquoi toujours cette âpreté ?
Jean ODOUTAN : Le choix du traitement obéit plus à l’intuition qu’à une réflexion intellectuelle. Quand on fait un long métrage avec à peine 200 000 FRF (subvention de l’ADCSUD, du Ministère des Affaires Etrangères), on se jette à l’eau et on obtient tout à l’arraché. L’esthétique ne rentre pas en ligne de compte, même si on l’a constamment à l’esprit. C’est juste qu’on est débordé par la question de l’existence même du film. C’est l’œuvre, enfin le contenu, qui prime. Et puis, moi, ce sont les relations humaines qui m’intéressent, pas le chichi et falbalas.

A chaque fois que je vous pose des questions sur le cinéma africain, pourquoi éludez-vous la question ?
Jean ODOUTAN : Sincèrement, j’ai pas envie de me fâcher avec tout le gratin du dit cinéma africain. Existe-t-il réellement un cinéma africain ? Il y a deux ou trois lascars qui font du cinéma qu’on peut qualifier de cinéma en provenance du continent. Le reste, ce sont des ramasse-miettes, des lèche-culs nauséeux qui veulent à tout prix exister dans le regard du gentil blanc. Ils n’ont rien à branler de ce que peuvent penser leur frangins de peau de leurs « œuvres ». Seul compte le regard du blanc . Vous leur donnez un scénario pondu par un Noir à lire, ils trouvent que c’est à chier. De la merde. Le même scénario trouvé génial par un Blanc au renom discutable, fait aussitôt l’unanimité chez les mêmes Originaux. Sans déconner, tant qu’on ne mettra pas en place une réelle politique en matière de cinéma africain, on peut songer à toute sorte d’aide, de festival, d’atelier d’écriture et autres débilités notoires, le cinéma du continent ne sortira pas de la daube. J’ai participé à des festivals censés aider le cinéma du nez épaté, et j’ai eu honte de parader avec mon gros pif. J’ai rencontré des responsables sensés aider le cinéma du cheveu crépu et j’ai dégueulé une fois sorti de leur bureau, tellement les types shlinguaient à mort. On patauge en plein délire. C’est le m’as-tu-vu perpétuel. Tel gugusse organise un pseudo festival pour gratter la thune des bailleurs de fonds, invite deux branleurs réalisateurs, trois branleurs journalistes, un branleur vedette de renom, organise trois projections et deux banquets et le tour est joué, le bailleur de fonds allonge l’oseille. Allons, au prochain jackpot ! Il n’y a pas le moindre enjeu. On n’y songe même pas. On s’en tape. Tous les imbéciles se complaisent dans la gadoue et la façade. Au lieu de creuser pour avancer sans larmoyer. Les uns et les autres se lancent dans des complaintes lancinantes. Tel autre gugusse organise un atelier d’écriture bidon pour se faire apprécier des bailleurs de fonds. Il invite telle réalisatrice ou tel réalisateur qui a séjourné quelques semaines en Afrique. Cela lui suffit pour être à même de porter des jugements de qualité sur tel ou tel scénario. Et le gros bâilleur de fonds, avide d’africanité, de mélo, de pathos, d’imprécations cabalistique allonge l’oseille. Il suffit à un élève d'une école de cinéma de tourner un navet avec une face mazoutée pour se retrouver décideur dans les commissions sensées aider le cinéaste du continent. Finalement, que voit-on sur nos écrans blancs ? Nada. Que dalle ! Après, on pleurniche en se demandant pourquoi le cinéma du continent n’est pas présent dans des festivals comme Cannes, Berlin, Venise, etc… Sans rire, Monsieur le journaliste, j’ai honte d’appartenir à cette communauté qu’on bafoue, qu’on vilipende, qu’on salit et qui du coup, reste une puanteur pour ceux qui décident réellement pour le cinéma mondial.

Dites-moi, Monsieur ODOUTAN, vous écrivez, réalisez, produisez, distribuez, faites le comédien, la musique, signez les décors, les costumes, le casting. Peut-on sérieusement faire tous ces métiers sans être catalogué de mégalomane ?
Jean ODOUTAN : Mes films parlent pour moi.

Vous êtes indubitablement la pieuvre du cinéma mondial. Au-delà de cette modestie qui vous caractérise, peut-on dire de vous, Monsieur ODOUTAN, que vous êtes un génie des temps modernes ?
Le Monsieur est pris d’une quinte de toux subite.

Entretien réalisé par un journaliste triplement inconnu au bataillon.