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Philippe AZOURY (LIBERATION), Jacques MANDELBAUM (LE MONDE), Louis GUICHARD (TELERAMA)
Philippe AZOURY dans Libération du
29 novembre 2000

Racisme, adolescence, zone... dans le délire langagier du Franco-Béninois Odoutan.

Djib (Max-Edouard Balthazard) est un rebelle de 13 ans à Asnières: «Un mal appris, une chaise tordue, un cerveau déboussolé.» Pourquoi le secret Jean Odoutan est-il si bien gardé? Existe-t-il cinéaste plus férocement singulier en France ces jours-ci, capable de désorienter tout, peu soucieux de séduire, laissant la critique littéralement sans voix. Car la voix, c'est Odoutan qui choisit de la pousser. A la place de tous. Dans une langue hallucinante, inouïe, qui balaie midi à sa porte. Et enchante. Est-il fou, terroriste, bosseur, blagueur, nègre? Il est simplement irrécupérable. Il échappe à tous les canons préexistants, ne tourne que pour les voir s'effondrer sous l'effet de son rire affamé. Méchanceté joviale. L'an passé, depuis son Bénin natal, où il plantait tente et caméra, Jean Odoutan réajustait une année de cinéma gaulois blanc-blanc en faisant un enfant derrière le dos à une célèbre marque de bagnole française, un emblème cocardier, dirons-nous, avec un film de pure jouissance: Barbecue-Pejo, l'anti-Case de l'oncle Tom, hissant l'autodérision au rang de la méchanceté joviale. Ce qui fit de lui alors un chouchou Libé crédible. Aujourd'hui, dix mois plus tard, toujours aussi fauché, toujours pourtant aussi sapeur dans sa forme cinématographique (la lumière, le cadre, le jeu des acteurs: impeccables) et alors qu'il annonce un troisième long métrage déjà en montage, une seule question s'impose: mais comment fait-il? Des subventions bricolées, des participations tricotées avec les moyens du bord, et encore une fois sans jamais avoir reçu un seul denier du Fonds d'action sociale, qu'il décrit comme «un organisme d'Etat qui a la vocation d'aider les immigrés à s'intégrer dans une société dite intégrable». Ce serait donc là que le bât se mettrait à blesser: chez l'intraitable Odoutan, l'intégration a tous les atours d'une équation insoluble, dont il ne se satisfait pas: la société mérite-t-elle d'être intégrable? L'intégré est-il un avalé? C'est dans cette quadrature du cercle qu'il puise le combustible à sa tchatche: sans aucune gêne, les questions de racisme, de banlieue, d'adolescence à problème, de zone et de glande se métamorphosent dans Djib en délires langagiers, entre coquetterie rhétorique et génie pur. Djib, c'est Djib: un rebelle de 13 ans, place Jean-Jacques-Rousseau à Asnières, «un mal appris, une chaise tordue, un cerveau déboussolé», de religion vaudoue, tenté «par le trafic-trafic». D'entrée, il dit: «J'en veux plus de votre saucisson, de votre mortadelle, pourri de Justin Bridou.» Voilà, c'est dit. Sur un mur, il écrit: «Un Noir ne doit jamais se laisser traiter de Nègre par un autre qu'un Noir. C'est la pire des insultes.» Et là, tout de suite, c'est mieux. Vaste blague. Même si, sous le ciel asniérois, Jean Odoutan apparaît moins féroce, davantage réconcilié, Djib a toutes les chances d'exaspérer les institutions du haut de sa mauvaise volonté. Pourtant, dit Odoutan, Djib, ce n'est qu'une vaste blague, «une banlieuserie nègre pour rire un coup sur nos conflits insignifiants, pour rire sur nous-mêmes. Qui le ferait sinon? Pas les scénaristes professionnels... ils ont trop peur d'être taxés de racisme». Et quand, à la fin du texte de présentation du film, quelqu'un lui demande pourquoi il tourne à Asnières, il répond simplement: «Parce que j'y crèche.» Alors que le cinéma qui plonge en banlieue en retenant son souffle n'en revient qu'avec des animaux empaillés, Odoutan libère les fauves.
La suite, vite.

PHILIPPE AZOURY ©Libération

 

 

Philippe AZOURY (LIBERATION), Jacques MANDELBAUM (LE MONDE), Louis GUICHARD (TELERAMA)

Jacques MANDELBAUM dans Le Monde du 29 novembre 2000

On ne sait pas comment se débrouille Jean Odoutan, mais le fait est que ce diable d'homme - avec une économie de court métrage et une mentalité de guérillero - enchaîne les films entre la France et le Bénin. Après Barbecue-Pejo en 1999, et en attendant Mama Aloko, d'ores et déjà en boîte ainsi que La Valse Des Gros Derrières, actuellement en tournage, voici donc Djib.
Le film met en scène un adolescent noir de treize ans, Djibril, titi banlieusard qui tente de mener sa barque frêle entre la maîtresse femme qu'est sa grand-mère, la mignonne Joséphine qu'il convoite maladroitement, et les multiples écueils auxquels l'expose la fréquentation assidue des lascars de sa cité. C'est, si l'on veut, une version républicaine et rieuse de Do The Right Thing, de Spike Lee, transposée à Asnières, où les communautés en présence ne font pas toujours bon ménage. Un film sans doute un peu bavard et démonstratif, mais enlevé et sympathique.

JACQUES MANDELBAUM
©Le Monde

 

 

Philippe AZOURY (LIBERATION), Jacques MANDELBAUM (LE MONDE), Louis GUICHARD (TELERAMA)

Louis GUICHARD dans Télérama du 29 novembre 2000

Les tribulations d'un lascar de banlieue.
Burlesque et tchatcheur.

Sans tomber dans la parodie du film de banlieue, Djib tord le cou aux clichés du genre. Pour savoir si ce film passe dans les salles que vous aimez, identifiez-vous ou personnalisez vos salles si vous ne l'avez pas encore fait. Adolescent, pauvre, banlieusard, privé de père, et noir : Djib (pour Djibril) a presque la même fiche signalétique que la Squale. Évidemment, le fait qu'il soit un garçon (de 13 ans) change quelque chose. Mais la vraie différence est affaire de ton et de regard sur des univers similaires - la cité, ses trafics et conflits entre ados, ses accrochages interethniques. Car Jean Odoutan, Béninois de 35 ans installé en France, déjà remarqué en janvier pour une comédie farfelue mais virulente, Barbecue-Pejo, récidive dans le burlesque. Sans être une parodie de film de banlieue, Djib semble tout à la fois moquer et rénover le genre, l'expurger de ses conventions et de sa " bien-pensance " habituelle. Quand la grand-mère noire de Djib s'engueule avec une famille arabe voisine, toutes les pires insultes et tous les clichés racistes y passent, mais dans une langue si baroque, avec une énergie si dévastatrice que la passe d'armes - une déflagration comique - est finalement libératrice pour tout le monde. La même verve caractérise presque toutes les tribulations de Djib, dont la devise, placardée au-dessus de son lit, est : " Un Noir ne doit jamais se laisser traiter de nègre par un autre qu'un Noir ". Le lascar, une vraie pile électrique, est d'abord occupé à chercher de l'argent dans la rue pour emmener en vacances son amoureuse Joséphine, maghrébine avec laquelle il ne cesse de se bouffer le nez. Puis il ronge son frein dans un internat privé où sa grand-mère, femme de ménage, a réussi à le faire admettre pour le sauver de la banlieue et de la fatalité sociale, quitte à devoir se séparer de son réfrigérateur... Tous les ingrédients du mélodrame social sont réunis, mais agencés selon une logique délirante, aux antipodes du naturalisme. Personne, dans cette histoire, ne se laisse démonter, et la tchatche déchaînée qui court d'une scène à l'autre garantit la dignité de chacun. Dommage que le dénouement, gentiment utopique, fasse un peu retomber le soufflé. Auparavant, Jean Odoutan, montre ses "frères" noirs de banlieue sous un jour franchement audacieux, leur adresse quelques piques surprenantes, et suscite au passage d'irrépressibles éclats de rire.

LOUIS GUICHARD
©Télérama