
Jean ODOUTAN,
l'interview...
Pourquoi BARBECUE
- PEJO ? Et pas BARBECUE - RENO ou BARBECUE -TOUYOTA ou BARBECUE
- DATSOUNNE ?
Jean ODOUTAN : Dans pratiquement tous les pays
d'Afrique noire dont j'ai foulé la terre, c'est la marque Peugeot
qui domine. Et puis Peugeot, voyez-vous, c'est la force. Le Lion qui Rugit.
Quel est le point de départ
de BARBECUE - PEJO
?
Jean ODOUTAN : Je feuilletais par hasard le journal de la francophonie.
J'étais tombé sur un article délirant qui m'a fait
hurler de rire. L'histoire se passait dans le Nord du Bénin, pays
dont je suis originaire. Un pauvre
type se fait entuber par son propre cousin qui sert d'interprète
lors d'une banale transaction de mil et de manioc. Et comme cette histoire
m'a rappelé mon enfance dans les rues de Cotonou et nos combines
à deux sous pour nous approprier de ridicules gadgets occidentaux...
Tout de suite, je m'en suis inspiré pour pondre BARBECUE
- PEJO.Et j'ai laissé de côté tous les mégas
projets que je développais depuis une dizaine d'années :
LA VALSE DES GROS DERRIERES,
MAMA ALOKO, MEGALOMANIE,
RADIO CAMBROUSSE, PALABRE D'ANTILOPES INCOMMENSURABLES ET DE ZEBUS KATANGAIS
AU PIED DU HLM, etc.
Ils deviennent quoi tous ces projets
?
Jean ODOUTAN : En projet.
Pourquoi
Pejo et pas Peugeot ?
Jean ODOUTAN : Parce que le gros industriel ne veut pas que j'associe
son nom à un barbecue. Et pourtant tout est en son honneur dans
le film... J'ai reçu une sorte de lettre de menace m'informant
qu'ils sont forts à tous les niveaux et que si je veux jouer le
zigoto, qu'ils ont des avocats et tout le tintouin, que ma piètre
carrière de réalisateur nègre est terminée
à vie. Alors, petit réalisateur nègre qui veut vivre
de son job a cédé devant manitou Peugeot.
Comment définiriez-vous
BARBECUE
- PEJO ?
Jean ODOUTAN : C'est tout sauf une ridicule comédie
mièvre. C'est un film dans la veine des films de Charlie Chaplin,
de W.C. Fields, de Tati, etc. Il y a là, sans paraître
prétentieux, tous les ingrédients qui font un bon film.
Après, on peut trouver à dire sur la mise en scène,
la réalisation et tout le bataclan. C'est tout simplement UN GRAND
FILM. Surtout quand on sait les conditions dans lesquelles celui-ci s'est
fait.
Alors dans quelles
conditions ?
Jean ODOUTAN : BARBECUE
- PEJO a vu le jour,
je peux dire miraculeusement. Commençons du début. Je dépose
le scénario au CNC. Quelques mois après je reçois
un coup de fil où on me demande de réaliser une maquette
ou un pilote.
Je me déplace au 12 rue de Lübeck, enfin au CNC. On m'apprend
que c'est la commission de l'avance sur recettes qui a décidé
ça. Putain ! On se fout vraiment du nègre. Ils ne vous connaissent
pas et ils veulent savoir de quoi vous êtes capable. Savoir de quoi
est capable le petit fils de paysan nègre.
J'avais déjà réalisé des courts-métrages,
des sortes de documentaires, des clips. Ils ont juste à me demander
des copies et mon génie leur saute aux yeux à la seconde.
Non. Les gars veulent une maquette ou un pilote. Trois ou quatre minutes
extraites du long métrage ou totalement originales. C'est à
prendre ou à crever. Je gamberge. Tu sais, avant toi il y a eu
neuf autres réalisateurs qui sont passés par là.
Et résultat des courses ? Trois d'entre eux ont eu l'avance et
ont pu faire leur film. Trois sur neuf ! ? Là, ça craint,
gars. Même pas la moitié. Putain ! J'ai aucune chance. A
quelle sauce veulent-ils me croquer ces fonctionnaires toubabs.
Je rentre chez moi, je ponds une foultitude de scénarios de 10
pages. Difficile de choisir parmi toutes ces merveilles. J'en prends néanmoins
un qui s'appelle LE REALISATEUR NEGRE. Je me jette à l'eau. La
maquette se fait dans des conditions katangaises. Le résultat n'est
pas probant à mon goût. Mais il faut rendre ça au
bailleur de fonds. Deux semaines de flip en attendant la décision
du CNC.
Pour baisser l'adrénaline, je décide de faire la musique
de BARBECUE
- PEJO.
Je dégote un Bontempi, et un ridicule magnéto à 250
francs. Je compose en deux jours les six titres qu'on entend dans le film.
Je m'écroule sur le canapé-lit. Et vas-y le ronflement.
Un bruit assourdissant me fait bondir. C'est le CNC qui bigophone. On
me dit que les membres de la Commission se sont fendus la poire comme
jamais, qu'ils ont tous trouvé La Maquette, géniale ! Oui,
vous avez l'avance sur recettes.
Tu déconnes mec ou...
Vous croyez que le CNC a le temps de s'amuser ? Rappelez Monsieur Pascal
THOMAS.
C'est qui celui-là ?
Le président de la Commission, un réalisateur Français
célèbre.
Jamais entendu parler. J'appelle tout ce que mon ordinateur peut comporter
de numéros de téléphone pour annoncer la bonne nouvelle.
Personne n'en a rien à branler. Chacun sa gadoue. Des potes, tu
dis. Enfin j'appelle Monsieur Pascal THOMAS.
Vous êtes content, ODOUTAN ?
Je ne réagis pas. Le mec, je ne le connais pas et il m'appelle
familièrement par le nom de mon père. C'est ça, le
métier du cinéma ?
Vous m'entendez ?
Oui. Excusez-moi Monsieur THOMAS. J'émerge de ma surprise.
On peut se voir aux deux magots ?
Comme vous sentez, Monsieur.
Quand ?
Quand vous voulez Monsieur THOMAS.
Au McDo, d'accord, il y en a un à côté de chez moi.
Si ça ne vous tue pas les gallowis de traîner chez moi ...
Pardon ? Vous habitez à Saint Germain des Prés ?
Non, en ce moment chez une copine à Mairie de Clichy.
LES DEUX MAGOTS A CÔTE DU CAFE DE FLORES à Saint Germain
des Prés !
Ah oui, je connais. Excusez-moi...
Au deux Magots, j'ai pris un chocolat. Le réalisateur confirmé,
idem. On discute, on fait connaissance, on baragouine de choses et d'autres
que je ne dirai pas ici, entre autres de production, de financement et
surtout de financement. C'est décidé. Avec ma société
45 rdlc, je vais produire le film puisque j'ai l'avance sur recettes et
que tous les "producteurs" que j'ai rencontré pour faire
BARBECUE
- PEJO m'accueillent
en me saoulant avec des histoires de négritude éculées,
jouent les branchés : black par ci, black par là, et vas-y
que je te pompe avec l'intelligence des blacks, la race la plus belle
de la planète, les filles les plus jolies, patati-patata
Enfin. Je commence à réunir une équipe. Je réussis
à convaincre quelques débutants plus ou moins passionnés
et vogue l'aventure. Un directeur de Production, un baroudeur du nom de
Christian LAMBERT embarque avec moi dans la galère. D'autres nous
font des plans que je pourrais qualifier d'enculerie notoire : le chef-décorateur
Béninois nous promet monts et merveilles et nous plante à
deux semaines du tournage. Et de décor, que dalle. Nada. Il faut
redoubler d'ardeur. J'étais scénariste pas très sûr
de moi. Réalisateur du bitume qui a encore du chemin à parcourir.
Producteur parce que le jeu en valait la chandelle. Compositeur pour calmer
mes nerfs. Et maintenant chef-décorateur. Et puis, il est où
le comédien ? Mécontent de son cachet, le Monsieur demande
deux millions de francs français, pratiquement le budget de départ
du film. Alors ODOUTAN se retrouve également comédien. D'aucuns
appellent ça de la mégalomanie, d'autres de l'inconscience.
Et moi, c'est le destin.
Et vos rapports avec les autres
comédiens ?
Jean ODOUTAN : Bons. Très bons. Dès le début,
j'ai pensé à Madame Laurentine
MILEBO pour interpréter le rôle de Fati, la femme
de Boubacar. Donc ma femme. Madame MILEBO, je l'ai découverte dans
BLACK-MIC-MAC 2. Un fort caractère, de l'énergie à
revendre, sans concession. C'était l'image de ma mère. Une
bagarreuse qui a eu neuf enfants, en a perdu un et s'est déchiré
la plante du pied pour sauver ses moujingues. Il faut dire que nous sommes
une trentaine voire quarantaine d'enfants de mon père. Et le chacun
pour soi, enfin la démerde a vite été notre pain
quotidien. Contrairement aux autres mères, la mienne nous a couvés
avec des coups de fouet, des fessées et autres trucs de poigne
pour garder La Conduite. Ce n'est pas que je suis maso. Mais avec Laurentine,
c'est du sérieux, du costaud. Elle prend tout au sérieux,
ne baisse jamais les bras, dès l'instant qu'elle se sent soutenue.
En 1992, quand j'ai fait appel à elle pour jouer dans mon premier
court-métrage, KALAMAZO - LA PASSION DU FOOT, j'ai juré
que nous ferions un bout de chemin ensemble si Dieu en qui je ne crois
pas nous prête vie. Nous avons fait une dizaine de courts-métrages
et autres pilotes de sitcom ensemble. Dans toutes mes galères où
il n'y avait pas le moindre sous à la clé, elle était
là, rompue aux tâches les plus exécrables, dans le
froid comme sous la pluie. Se plaignant juste par moments : Oui, je suis
au régime, je ne mange pas ceci cela, mais je veux qu'on me ramène
deux hamburgers, deux barquettes de frites et une canette de coca pour
mon petit-déjeuner...
Au Bénin, elle a été formidable. C'est une grande
comédienne qui je l'espère, sera reconnue à son juste
talent et sera récompensée en conséquence.
Parmi les autres comédiens, Didier
DORLIPO, l'Antillais, c'est une histoire d'amitié qui a
débuté au lycée Georges Braque à Argenteuil.
Nous étions des concurrents en ce qui concerne la drague et de
farouches défenseurs de la cause nègre. A l'époque
dans les lycées et collèges, les négrillons ne couraient
pas trop le pavé. Alors, on roulait les mécaniques, on montrait
quelques pas de danse aux greluches, et l'épate payait quelquefois.
Didier a également participé à tous mes films de
zone. Je crois sincèrement qu'il a de l'avenir dans le cinéma
mondial. La tchatche, il connaît. Le gestuel, la frime, la présence,
il les cultive, et il se tue la santé pour apprendre son texte.
Qui dit mieux ?
Pour ce qui est de Adama
KOUYATE, le grisonnant, c'est une affaire récente. Il a
passé le casting et il a été retenu. Il a été
très bon, toujours dispo tout au long du tournage. Résistant
aux papillons, à la chaleur...
Les comédiens Béninois sont recrutés sur casting,
ils sont merveilleux.
Mais les plus géniales de tous les comédiens restent les
deux gamines, les deux surs AGBOLIAGBO, mes filles affligées
d'une malformation congénitale. Elles se défonçaient
comme des bêtes. Elles étaient les premières debout,
connaissaient tout le scénario par cur, Tous Les Dialogues,
même les pavés. Quand elles ne tournaient pas, elles étaient
sur le plateau et s'improvisaient souffleuses. Sincèrement, puisque
le Bénin est appelé à connaître dans peu de
temps un cinéma florissant, l'avenir leur appartient.
Parlez-nous de Lobagbomé,
de Ouidah qui est l'un des comptoirs de la traite des Noirs.
Jean ODOUTAN : BARBECUE
- PEJO ne devait pas
être tourné dans cette contrée du Bénin. Mais
comme le chef-décorateur nous a fait son coup d'enculé,
il a fallu improviser. Nous étions à deux semaines du tournage.
Avec Christian LAMBERT, le Directeur de Production, on a opté pour
Lobagbomé, le village de mon père, dans la circonscription
de Ouidah. Le village vaudou le plus réputé de la région,
peut-être le plus beau. On a tourné aussi sur la route des
esclaves et sur la plage même où étaient embarqués
de drôles de bois d'ébène.
L'émotion était à son comble. Depuis plus de vingt
ans que je connais Didier
DORLIPO, le petit-fils d'esclave, c'était la première
fois que je lui voyais couler des larmes... Sinon, Ouidah, c'est un coin
paradisiaque. Le calme, la volupté, les palmiers, les plages immenses,
les cases en bambou, des gens simples sans chichis et falbalas et pas
la moindre pollution. Tout est encore à l'état sauvage.
C'est un coin idéal pour passer des vacances, pour finir allègrement
ses jours ou pour tourner un film.
Vos prochains projets ?
Jean ODOUTAN : Vous savez que BARBECUE
- PEJO est sélectionné
pour les festivals de Namur, d'Amiens, de Mar del Plata en Argentine,
de Belfort, de Noir tout Couleurs en Guadeloupe, du Québec, de
Toronto, de Haïti et les autres dont nous attendons les réponses.
Autrement dit, je fais le tour de la planète pour aller prêcher
BARBECUE
- PEJO.
Sinon, je suis en montage de mon deuxième long métrage,
DJIB,
une bizarroïde histoire d'amour entre une face de goudron de treize
ans et une métisse Maghrébo-Gauloise du même âge.
Parallèlement, je réécris LA
VALSE DES GROS DERRIERES
et MAMA
ALOKO qui sont les
deux projets mastodontes auxquels je vais m'attaquer au printemps 2000
si tout marche sur des roulettes. Et puis comme c'est 45 rdlc, ma société
de production, qui assure aussi la distribution de BARBECUE
- PEJO lequel sort
le 26 janvier 2000 en France, du coup ma vie est totalement vouée
au septième art.
Entretien réalisé par un journaliste inconnu au bataillon.
Tout savoir sur la
vie et la carrière de Jean ODOUTAN : Clic
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