Accueil

Jean ODOUTAN
par...

Christine DELSOL
(Clichymag)

Ouidah ne s'oublie pas...

Jean Odoutan, 37 ans, béninois, producteur-distributeur-réalisateur-musicien-chanteur-poête, met toute son énergie au service de son cinéma. Sans oublier le Bénin.

Jean reçoit à sa boîte de production, 45rdlc (45, rue de la Comète), installée à Asnières, tout près de son domicile Clichois. Il se remet mal d'une crise de paludisme. Fatigue et pâleur se lisent sur son beau visage couleur d'ébène, aux traits réguliers. "Je rentre du Bénin. Je n'ai pas pris de Savarine (anti-paludéen, ndlr), je dormais sans moustiquaire, j'ai voulu jouer au surhomme !", confesse-t-il d'une voix douce. Cool - il déteste les conflits - il parle sans s'arrêter, soulevant régulièrement son tee-shirt pour laisser apparaître bras hyper-musclés et abdos d'acier. Atouts physique qu'il doit à ses quatre heures quotidiennes d'athlétisme. "Je ne bois pas, je ne fume pas. J'écris mes scénarios, je compose la musique de mes films et je suis en train d'enregistrer mon premier disque". Exit les fêtes déjantées ou mondaines du milieu du cinéma.

70 personnes à la maison
Cette discipline de fer, il la doit à son père, originaire de Ouidah, ville située à 40 kilomètres de Cotonou. Commerçant "dictatorial", son père a eu sept femmes et une demi-douzaine d'enfants avec chacune. Le père élevait les enfants. A la maison, Jean vivait avec une quarantaine de frères, demi-frères, soeurs, demi-soeurs et une trentaine de cousins et cousines. Plusieurs sont morts de maladies ou d'accidents. "Mon père, vaudou à fond la caisse, invoquait la sorcellerie comme explication". Le matin, Jean devait se lever tôt pour prendre sa douche. Après, il n'y avait plus d'eau dans le puits."C'était toujours un peu la guéguerre entre nous tous.". Le père fonde son éducation sur la compétition. Son critère : être le premier de la classe. "Il nous réveillait à quatre heures du matin pour la dictée, nous fouettait à chaque faute. C'est une enfance qui m'a forgé le caractère". Jean est tenace, exigeant, ambitieux. Sa mère, morte l'année dernière, vivait à quelques kilomètres de la maison de son père. Jean passait ses vacances chez elle et fuguait souvent pour la rejoindre. "Mes grands frères venaient me chercher, me tabassaient, m'attachaient. Ma mère m'a donné beaucoup d'amour parce que j'étais le petit dernier". Récemment, Jean était à Ouidah où vit toujours son père, qui a aujourd'hui 92 ans et une nouvelle femme.Le patriarche lui a présenté son dernier demi-frère... âgé aujourd'hui de deux ans.

De la galère à l'avance sur recette
Jean arrive à l'âge de 15 ans en France.Il vit avec son frère au foyer Sonacotra dans une chambre de 4 m2, puis dans un foyer de la DDASS à Argenteuil : un "vrai château". Il est ensuite recueilli par la famille Blanchet, obtient son bac, entreprend des études de socio et rêve de devenir président de la République. Mais son look blouson noir, casquette et anneaux d'oreilles lui fait décrocher une figuration dans Marche à l'Ombre. A cette époque, il fait partie d'une bande des Halles et fréquente un futur tueur en série ! Jean enchaîne avec d'autres figurations dans Dien Bien Phu, L 627... Il n'a pas encore de culture cinématographique. Au Bénin, le cinéma se limitait aux westerns et aux comédies musicales indiennes. Il commence à lire des ouvrages sur la dramaturgie, le cinéma et à écrire des scénarios. "C'est le mépris que les gens ont pour les figurants qui m'a poussé à écrire". Il tourne plusieurs courts-métrages, galère beaucoup. Pour vivre, il est animateur de centres de loisirs à Clichy, maître auxiliaire en banlieue et distributeur de propectus. En 1997, il obtient l'avance sur recette pour réaliser son premier long métrage, Barbecue - Pejo. C'est la fin des vaches maigres. Le film sort en 2000, la même année que Djib, son second long-métrage. Puis Jean réalise deux films avec 30 000 euros du ministère des Affaires Etrangères : Mama Aloko (sorti en janvier 2001) et La Valse des Gros Derrières (sortie prévue en 2003).

Des esclaves contre des pacotilles
Comment arrive-t-il à tourner avec si peu de moyens ? La préparation se fait dans les locaux de 45 rdlc, qui lui appartiennent et le tournage dans la cour de l'immeuble. Les prestataires de services lui proposent des tarifs intéressants et des paiements échelonnés. Et Jean essaie de s'entourer d'équipes et d'acteurs passionnés. Son prochain film s'appelle Reviens au bercail, ma caille. "Mes films, c'est de l'amour, de l'amour charnel aussi. C'est ce que je veux donner aux gens". En janvier 2003, Jean va organiser Quintessence, le Festival international du filml de Ouidah."Ouidah, c'était le plus grand comptoir de la traite des Noirs. On échangeait les esclaves contre des pacotilles, on les enfermait pour les rendre amnésiques". Jean refuse que ce morceau d'histoire sombre dans l'oubli. Il vient de s'acheter une maison à Ouidah. Où il y a la mer, on boit du lait de coco, on mange du poisson grillé. Le bonheur ? Etre en perpétuelle villégiature avec femme et enfants à Ouidah !

© Christine DELSOL - Clichymag - n° 108 - juillet 2002.

L'audience de ce site est mesurée par estat, ce qui explique le petit message publicitaire :