Jean reçoit à sa boîte de production, 45rdlc (45,
rue de la Comète), installée à Asnières,
tout près de son domicile Clichois. Il se remet mal d'une crise
de paludisme. Fatigue et pâleur se lisent sur son beau visage
couleur d'ébène, aux traits réguliers. "Je
rentre du Bénin. Je n'ai pas pris de Savarine (anti-paludéen,
ndlr), je dormais sans moustiquaire, j'ai voulu jouer au surhomme !",
confesse-t-il d'une voix douce. Cool - il déteste les conflits
- il parle sans s'arrêter, soulevant régulièrement
son tee-shirt pour laisser apparaître bras hyper-musclés
et abdos d'acier. Atouts physique qu'il doit à ses quatre heures
quotidiennes d'athlétisme. "Je ne bois pas, je ne fume
pas. J'écris mes scénarios, je compose la musique de mes
films et je suis en train d'enregistrer mon premier disque".
Exit les fêtes déjantées ou mondaines du milieu
du cinéma.
70 personnes à la maison
Cette discipline de fer, il la doit à son père, originaire
de Ouidah, ville située à 40 kilomètres de Cotonou.
Commerçant "dictatorial", son père a eu sept
femmes et une demi-douzaine d'enfants avec chacune. Le père élevait
les enfants. A la maison, Jean vivait avec une quarantaine de frères,
demi-frères, soeurs, demi-soeurs et une trentaine de cousins
et cousines. Plusieurs sont morts de maladies ou d'accidents. "Mon
père, vaudou à fond la caisse, invoquait la sorcellerie
comme explication". Le matin, Jean devait se lever tôt
pour prendre sa douche. Après, il n'y avait plus d'eau dans le
puits."C'était toujours un peu la guéguerre entre
nous tous.". Le père fonde son éducation sur
la compétition. Son critère : être le premier de
la classe. "Il nous réveillait à quatre heures
du matin pour la dictée, nous fouettait à chaque faute.
C'est une enfance qui m'a forgé le caractère".
Jean est tenace, exigeant, ambitieux. Sa mère, morte l'année
dernière, vivait à quelques kilomètres de la maison
de son père. Jean passait ses vacances chez elle et fuguait souvent
pour la rejoindre. "Mes grands frères venaient me chercher,
me tabassaient, m'attachaient. Ma mère m'a donné beaucoup
d'amour parce que j'étais le petit dernier". Récemment,
Jean était à Ouidah où vit toujours son père,
qui a aujourd'hui 92 ans et une nouvelle femme.Le patriarche lui a présenté
son dernier demi-frère... âgé aujourd'hui de deux
ans.
De la galère à l'avance
sur recette
Jean arrive à l'âge de 15 ans en France.Il vit avec son
frère au foyer Sonacotra dans une chambre de 4 m2, puis dans
un foyer de la DDASS à Argenteuil : un "vrai château".
Il est ensuite recueilli par la famille Blanchet, obtient son bac, entreprend
des études de socio et rêve de devenir président
de la République. Mais son look blouson noir, casquette et anneaux
d'oreilles lui fait décrocher une figuration dans Marche
à l'Ombre. A cette époque, il fait partie d'une
bande des Halles et fréquente un futur tueur en série
! Jean enchaîne avec d'autres figurations dans Dien Bien
Phu, L 627... Il n'a pas encore de culture cinématographique.
Au Bénin, le cinéma se limitait aux westerns et aux comédies
musicales indiennes. Il commence à lire des ouvrages sur la dramaturgie,
le cinéma et à écrire des scénarios. "C'est
le mépris que les gens ont pour les figurants qui m'a poussé
à écrire". Il tourne plusieurs courts-métrages,
galère beaucoup. Pour vivre, il est animateur de centres de loisirs
à Clichy, maître auxiliaire en banlieue et distributeur
de propectus. En 1997, il obtient l'avance sur recette pour réaliser
son premier long métrage, Barbecue - Pejo. C'est
la fin des vaches maigres. Le film sort en 2000, la même année
que Djib, son second long-métrage. Puis Jean réalise
deux films avec 30 000 euros du ministère des Affaires Etrangères
: Mama Aloko (sorti en janvier 2001) et La Valse
des Gros Derrières (sortie prévue en 2003).
Des esclaves contre des pacotilles
Comment arrive-t-il à tourner avec si peu de moyens ? La préparation
se fait dans les locaux de 45 rdlc, qui lui appartiennent et le tournage
dans la cour de l'immeuble. Les prestataires de services lui proposent
des tarifs intéressants et des paiements échelonnés.
Et Jean essaie de s'entourer d'équipes et d'acteurs passionnés.
Son prochain film s'appelle Reviens au bercail, ma caille.
"Mes films, c'est de l'amour, de l'amour charnel aussi. C'est
ce que je veux donner aux gens". En janvier 2003, Jean va organiser
Quintessence, le
Festival international du filml de Ouidah."Ouidah, c'était
le plus grand comptoir de la traite des Noirs. On échangeait
les esclaves contre des pacotilles, on les enfermait pour les rendre
amnésiques". Jean refuse que ce morceau d'histoire sombre
dans l'oubli. Il vient de s'acheter une maison à Ouidah. Où
il y a la mer, on boit du lait de coco, on mange du poisson grillé.
Le bonheur ? Etre en perpétuelle villégiature avec femme
et enfants à Ouidah !
© Christine DELSOL - Clichymag - n°
108 - juillet 2002.